C’est gratuit ? Vous en êtes si sûr ?

Depuis la naissance de l’humanité, l’Homme troc, échange, paye des produits ou des services sous différentes formes.
Et au fur et à mesure qu’il a cherché à se protéger de son environnement, la question d’acheter ou d’échanger des produits n’a fait que prendre une importance considérable.
Les différentes civilisations qui se sont succédé n’ont fait que complexifier des systèmes de paiement sans jamais changer une réalité immuable : à savoir qu’un client restait un client et un produit (ou un service) restait aussi un produit (ou un service).

Mais depuis quelques années, rien n’est plus si sûr.
C’est l’objet de cette très pédagogique vidéo de l’agence Adesiasprod.
Avant d’aller plus loin, rappelons à toutes fins utiles que pour nous y retrouver dans le monde marchand, nous utilisons un schéma très pratique : le marketing mix ou plan de marchéage.
Il organise autour du client (le cœur du processus, à toujours garder en tête…) les 4 paramètres qui font qu’un produit ou un service peuvent se vendre.
On y retrouve le Produit (ou service), le Prix / les Places (pour réseau de distribution) / et la Promotion (ou communication). Certains rajoutent d’autres paramètres pour affiner l’analyse mais avec ces quatre-là, on peut déjà faire un bon petit bout de chemin.

Devant une offre dans le monde matériel, physique, il y a peu de chances de confondre un client, avec un prix ou un produit. Ou alors il faut y mettre une sacrée mauvaise volonté.
De même dans le monde matériel, le vrai gratuit – c’est-à-dire un produit ou en service sans aucune contrepartie attendue – n’a réellement aucune valeur et n’appartient d’ailleurs pas au monde marchand. Le vrai gratuit est même très dangereux car il irradie la marque ou l’entité qui le propose de son absence de valeur . En d’autres termes, offrir quelque chose (un objet, un service, du temps) contre rien de concret en échange ne vous fait gagner qu’une… perte d’image !
Cela n’empêche pas des activités de se développer sur la base de cette gratuité. Mais elles échappent aux règles du jeu de l’environnement commercial. C’est le cas des Fondations qui, pour certaines, sont de belles machines financières, boostées par le financement (défiscalisé) de quelques généreux mécènes pour réaliser des missions qui n’intéressent de toute façon pas le commerce.
Donc dans le monde matériel, un produit est un produit et s’il est réellement gratuit, c’est qu’il échappe aux lois du marché ou qu’il n’a vraiment aucune valeur.

En revanche, dans l’économie immatérielle, les choses sont plus flottantes…
Un site qui propose un service réellement gratuit peut être valorisé à des hauteurs telles que les activités de l’économie matérielle / industrielle paraissent désormais jouer en seconde division.
Il y a bien sûr une explication à ce phénomène qui ne rompt pas réellement avec les lois du marché.
En fait, la gratuité dans la nouvelle économie n’est qu’un leurre. Mais un leurre dans lequel tombent des millions d’internautes (y compris votre serviteur).
Si on s’arrête au premier niveau, effectivement l’usage qui est fait de ses services est réellement gratuit pour l’utilisateur. Il y a peu de chances que Tweeter, Facebook ou Instagram vous demande un jour votre carte bleue pour utiliser ses services de base.
Mais, la nouvelle économie n’échappe pas au fait que le gratuit sans réellement contrepartie n’est pas compatible avec le principe d’une activité économique.
Au premier niveau, visible, s’est donc rajouté un second étage dans lequel se fait réellement le business, à l’abri des regards indiscrets.
En fait, ce que nous oublions parfois, c’est que lorsque nous alimentons ces sites de nos informations personnelles, nous sommes à la fois un consommateur et un produit.
De quoi tomber en plein troubles dissociatifs de l’identité.
Comme chacun sait, le produit en question consiste dans les « données personnelles » que l’usager laisse au fil de ses activités sur les sites.
Pour une start-up, le fait de pouvoir justifier la récupération de ces informations relève du Graal absolu et permet d’envisager une valorisation digne d’un gain à un super Euro Millions !

Mais pourquoi ces traces indélébiles que nous laissons de notre passage numérique présentent autant de valeur ?
En fait, chaque page visitée ou revisitée de manière compulsive, chaque mot recherché, chaque profil visité ne constituent pas simplement des lignes de l’historique de votre navigateur. Elles définissent qui vous êtes et surtout vos besoins les plus refoulés. Des informations aussi précieuses pour les industriels que de connaître à l’avance les chiffres du loto (d’où la référence précédente à l’Euro Millions…)
En effet, l’enjeu aujourd’hui n’est plus de connaitre nos besoins les plus évidents. Mais de discerner ceux qui pourraient émerger, sans que nous en soyons conscients.
En analysant nos données personnelles, on en sait bien plus long sur nous que ne saura jamais votre maman ou votre meilleur(e) ami(e)!

Cette intrusion plus que conséquente dans notre vie privée n’est pas nouvelle. C’était même le thème de 1984, un roman d’anticipation de 1949 de George Orwell où est présenté son fameux Big Brother.
Il y a donc plusieurs années que nous sommes alertés sur les usages qui peuvent être faits de nos… usages.
Mais, longtemps, la question des données personnelles a plutôt relevé d’un principe un peu théorique que d’un risque réel. En effet, tant que ces données ne pouvaient être triées que par des individus en chair et en os, le risque d’intrusion dans nos vies privées était faible.
Car avec ses capacités de traitement d’information ridiculement faibles, l’Homme sans appui technologique se montrait bien incapable de décortiquer la vie de millions d’individus. Vos données personnelles n’intéressaient pas grand monde sauf à être à la tête d’une entreprise de biotechnologie ou d’avoir des responsabilités à un haut niveau de l’État.

Mais ça, c’était avant.
Depuis quelques mois se développe le social computing. Kesaco ?
Les énormes data centers qui captent vos données personnelles sont maintenant reliés à des logiciels qui analysent, traitent, contextualisent toutes les traces que vous laissez sur internet.
Tout le monde parle aujourd’hui de ce phénomène sous l’expression « Big Data » qui sonne aussi doux à nos oreilles qu’un personnage de Walt Disney.
Pourtant, nous ne nous y trompons pas : ces traitements de données XXL ont trivialement pour objectif de nous mettre à poils, en révélant ce que nous savons que nous sommes et surtout ce que nous ignorons être, voir ce que nous voudrions posséder un jour, sans même le savoir!

Face à cette fouille plus qu’intégrale, nous devons donc nous positionner.
Soit on accepte la règle du jeu, c’est-à-dire être à la fois un usager et un produit. Et à ce titre, en tant que produit, nous avons une valeur, une image, un environnement de vie (les 3 autres P du mix marketing) au même titre que n’importe quel autre un objet physique.
Mais nous pouvons tout autant décider de reprendre le contrôle et de nous replacer au centre de l’échiquier en redevant de « purs » clients. Mais il nous faut alors accepter l’idée de payer l’accès à un service, comme dans la vie réelle, avec des espèces sonnantes et trébuchantes… ou ne pas utiliser ce service s’il parait gratuit. C’est à ce prix et seulement à celui-là que nos données peuvent au moins partiellement échapper aux logiciels de traitement d’information.

Ce choix, beaucoup le connaissent mais peu sautent le pas car il est tout de même confortable de ne pas voir son compte en banque débité chaque fois qu’on fait un usage d’un service.
Mais pour ma part, j’ai arrêté d’être un produit pour Facebook, il y a quelques mois.
Cela n’a rien d’un exploit, ni d’un acte d’un grand héroïsme. Chaque jour des centaines de personne font ainsi (et tout autant, voir un peu plus, font le chemin inverse).
Qu’on soit bien d’accord, je n’ai rien contre ce site. Je trouve même le concept remarquable. Mais il m’était devenu difficile d’imaginer qu’à chaque publication, c’était comme si je convoquais +/- 150 personnes (parmi lesquels pas que de vrais amis) dans une grande salle pour leur exhiber mon petit monde personnel.
Il m’était surtout difficile d’admettre que pour ces conférences live, en plus de mes amis et des simples connaissances, guettaient dans l’ombre les vrais financeurs de Facebook,  prenant compulsivement des notes sur tout ce que je publiais, mes hésitations, mes visites d’autres profils, etc…
Et vous savez quoi, depuis que j’ai quitté Facebook, je m’en porte très bien.
Bien sûr, je suis moins au courant des tribulations de personnes que de toute façon je ne vois quasiment jamais physiquement.
Mais du coup, j’ai plus de temps pour prendre des vraies nouvelles de ceux qui en valent la peine.
Je ne sais pas si c’est un retour en arrière. Ou si finalement, c’est ainsi que nous sommes programmés pour gérer nos relations amicales et sociale. J’ai bien une idée sur la réponse…

Quant au reste, je ne suis donc plus un produit. Ouf…
… Mais je me demande bien comment ce vendeur de vélo en ligne sait que j’envisage de changer le mien, un de ces jours…


Ha, mais j’oubliais…
Je ne suis plus un produit, sauf évidemment pour Google, dont j’utilise ses services absolument tous gratuits (Gmail, Google Agenda, Google Analytics, etc…)
Mon ami Google, lui sait vraiment tout de moi.
C’est bien à ça qu’on reconnait les amis, non ?