L’aversion à la perte, maladie incurable de la société française ?

Pas une journée ne se passe sans entendre ou voir une revendication d’un syndicat ou d’un groupe d’individus pour le maintien d’une situation acquise. Une énergie déployée bien supérieure à celle qui consiste à se battre pour améliorer les choses.
De l’extérieur, la France apparait sans doute comme un pays incroyablement accroché comme aucun autre à des privilèges passés et systèmes de protection sociale avantageux.

Au-delà des analyses sociétales et sociologiques, il est intéressant de relier ces comportements avec des concepts liés à l’économie comportementale et notamment l’aversion à la perte.
L’aversion à la perte est une composante essentielle dans le processus de décision. Elle consiste à démontrer qu’un individu aura généralement une sensibilité accrue à l’idée de perdre quelque chose plutôt qu’à gagner une autre chose. Il mettra donc beaucoup plus d’énergie à lutter contre la première qu’à chercher la seconde !

Prenons ce test tiré de l’excellent ouvrage Système 1/ Système 2 de Daniel Kahneman.
Supposons que je vous propose le deal suivant avec une pièce de monnaie :
Pile, vous perdez 100 euros ; face, vous gagnez 150 euros. Rares sont ceux parmi vous qui accepteraient le deal ? Non ? L’écart entre le gain et la perte est simplement trop faible.
En revanche, si nous partons sur un autre deal :
Pile, vous perdez 200 euros;  face, vous gagnez 2.000 euros. L’enjeu, ici, peut en valoir la peine alors même que la perte est potentiellement deux fois plus forte que dans le premier pari. Mais ici, le gain est très supérieur et nous fait donc accepter plus facilement la perte potentielle.
Sachant pour que ce test soit valable, le point de référence (l’argent disponible avant le pari) chez le parieur va avoir un rôle majeur. Si vous êtes très riche, vous accepteriez probablement de parier dans les deux cas, car l’idée de perdre 100 ou 200 euros peut vous laisser indifférent.

Maintenant, revenons à la France et à son puissant mouvement collectif d’aversion à la perte !
Un petit rappel historique s’impose : au cours du 20ème siècle, le pays est ses habitants ont vécu des moments extrêmement traumatisants. Deux guerres terribles qui ont laissé exsangues l’économie, une industrialisation extrêmement rapide au détriment du monde rural, une décolonisation violente et des crises énergétiques dans le dernier tiers du siècle au moment où tout semblait rouler tout seul !
En parallèle, par la lutte et dans des conditions difficiles, des salariés ont obtenu d’importantes avancées sociales (accord de 36 sur les congés payés), la mise sur pied de l’actuelle sécurité sociale puis des baisses de la durée du temps de travail.

Ce tableau rapide figure comme un point de référence encore très vivace pour de nombreux concitoyens, alors même que le contexte dans lequel il a été obtenu a complètement changé.
Du coup, chaque jour des usines ferment, car les syndicats se bloquent sur le maintien de l’existant et ne peuvent concevoir aucune autre approche plus innovante.
De même, chaque jour des directions d’entreprise se focalisent aussi sur leur seul point de référence financier (baisse de marge opérationnelle, perte de compétitivité, etc…) pour justifier des mesures démontrant, là encore, une aversion à la perte.
Et assez logiquement (c’est presque mécanique), plus nous nous braquons sur nos points de référence, plus le risque de perdre se matérialise à notre grand désespoir !
Pertes d’emplois ou de salaires pour les uns. Conflits et problématiques graves de management et d’image pour les autres. Voilà en deux mots le résultat de la plupart des « négociations »…

Au-delà de cette question d’aversion, ce que nous vivons en France au quotidien, ce sont avant tout des problèmes d’écoute. Tant que tout le monde fera d’abord passer ces points de référence en priorité, il n’y aura pas réellement de communication en tant que telle mais une série de monologues qui conduit aux situations que l’on sait.
Adopter un autre point de vue et faire ressortir les gains réciproques en insistant sur leur importance (vs les pertes éventuelles) ? Celui qui s’y risque démontre une grande puissance de négociation et c’est d’ailleurs ces qualités d’écoute active qui font ressortir les excellents commerciaux du lot des VRP standards.
Ce système qui peut aussi consister à faire intervenir un tiers dans les négociations fonctionne très bien mais n’a jamais été médiatisé, car personne n’a réellement envie d’entendre que des discussions ont donné 2 gagnants !

Reste que nous n’en avons pas fini avec ces grèves, manifestations et autres démonstrations de force où nous entendons uniquement parler de maintien d’un statu quo (emploi, salaires, compétitivité, etc…), le tout mâtiné de justifications historiques (défendre ce que d’autres se sont battus à obtenir) ou financières (protéger l’intérêt court-termiste de l’actionnaire).
En clair, là où nous avons besoin en France d’une grande piqure d’innovation et de créativité dans la conception de modèle de société, le spectacle permanent offert par ceux qui composent cette société ne consiste en réalité qu’à montrer qui a la plus grosse…  aversion à la perte.
Rien de très glorieux ! Ni de très emballant pour l’avenir !