Les chemins de la lecture

On peut toujours mégoter sur le nombre de téléspectateurs sur la chaine Franco-Allemande… Reste que si on considère la télévision comme une source d’instruction alternative, ARTE produit régulièrement des programmes remarquables, en particulier sur des sujets techniques.
C’est incontestablement le cas de ce document de 50 minutes sur les chemins de la lecture.
Il nous entraine dans les dédales d’une activité qui semble tout à fait naturelle pour la plupart d’entre nous et qui, pourtant, requiert une incroyable adaptation de notre cerveau.
La qualité de ce documentaire provient en grande partie des capacités pédagogiques des intervenants – la plupart neuro-scientifiques – invités à témoigner sur l’apprentissage et l’analyse de la phase de lecture.
Une mention spéciale doit être adressée à Stanislas Dehaene, Professeur au Collège de France et vulgarisateur hors pair. On retrouve dans sa pédagogie la patte d’un Hubert Reeves pour l’Astronomie ou Yves Coppens pour la Paléontologie. Écouter S.Dehaene expliciter les différents mécanismes neuronaux qui nous permettent de comprendre ce que nous lisons, c’est se sentir quelque part neuro-scientifique ! Peu importe que nous ayons à peine atteint la moyenne au Bac en mathématique !

La grande leçon de ce documentaire est une confirmation implicite d’une réalité assez cruelle : le cerveau de l’Homme n’a que peu évolué depuis son « extraction » de sa vie de chasseurs cueilleurs, ce qui rend si difficile son adaptation au monde moderne.
La démonstration est criante lorsqu’on étudie les mécanismes qui nous permettent de lire convenablement.
Cela fait plus ou moins 5000 ans (on ne va pas chipoter avec les centaines d’années ici…) que notre espèce communique par le biais de texte écrit, sous différentes formes et le cerveau n’a pas toujours développé un module spécifique préinstallé qui peut gérer intégralement ce processus !
Les neurosciences et ce documentaire le démontrent clairement : il n’y a pas de lecture possible tant que le module (qui lui est prévu à la naissance) du langage oral n’a pas été activé.
Car la lecture n’est pas une activité cérébrale indépendante mais un circuit complexe. Il commence par la perception visuelle des signes, se poursuit par la transformation de ces signes en son et se termine dans notre énorme bibliothèque de référence où le son est comparé à notre répertoire sémantique. Une fois passées les phases d’apprentissage (qui prennent quelques mois tout de même), lire s’effectue sans effort apparent et bien sûr de manière automatisé sans que nous donnions d’ordre formel à notre cerveau pour effectuer ces opérations.

Ce que l’analyse cérébrale de la lecture nous montre c’est qu’il faut beaucoup, beaucoup de temps pour qu’un avantage évolutif soit génétiquement intégré et transmis aux générations suivantes.
Et encore faut-il qu’il présente un avantage suffisamment important pour nécessiter une mutation génétique !
Même si c’était le cas pour la lecture (ce dont on peut douter), il faut aussi garder en tête que les lois de l’évolution du vivant ont cela de particulier qu’elles ne peuvent pas toujours suivre le rythme imposé par l’environnement, en particulier, si les modifications environnementales sont extrêmement rapides comme celles provoquées par l’Homme lui-même depuis 200 ans.

Et si l’homme ne peut pas lire « nativement » alors qu’il dispose d’une « préinstallation » pour parler, gageons que l’oral doit toujours être favorisé comme étant une véritable disposition naturelle.
Quant à rêver de naitre avec un module « Internet » ou « Google » ou « Wikipédia », prêt à l’emploi…
… Laissons cela aux écrivains de sciences fictions  et la prochaine fois que vous avez quelque chose d’important à dire à votre voisin de palier ou de bureau. Ne laissez pas de message écrit : dites le lui directement !