Non, Monsieur Attali, nous ne pouvons pas prévoir l’avenir !

Dans son dernier essai, publié chez Fayard, le célèbre économiste nous invite à tester une méthode qui permettrait de prévoir notre avenir et celui de nos proches.
Je ne sais pas s’il faut rire ou pleurer de voir des personnalités indiscutablement intelligentes, former dans les meilleures écoles de France (grâce à nos deniers), s’enfermer dans cette illusion de contrôle qui consiste à croire l’Homme capable de prévoir son futur.

On pourrait en rester là et observer ces initiatives avec une moue dubitative si elles n’illustraient pas une tendance à la surestimation de nos propres capacités. Elle touche toutes les strates de la société même si nos élites y semblent plus particulièrement sensibles. Tel décideur politique nous promet la baisse du chômage à telle date ; tel capitaine d’industrie nous assure que son entreprise deviendra numéro 1 du secteur dans les 5 ans ; ou tel entraîneur sportif jure ses grands Dieux qu’il gagnera la prochaine coupe du monde.

Ensuite ? Pour ceux qui ont réussi dans les délais impartis, la nécessité d’aller déposer un cierge dans la première chapelle venue pour remercier leur bonne étoile. Pour les autres, que d’efforts pour rationaliser l’échec d’un objectif trop soumis à des contraintes extérieures et en grande partie hors de leur contrôle.

Pourtant, ce n’est pas faute d’études sur les limites humaines en matière de décision. Depuis les années 1950, grâce au prix Nobel d’économie Herbert A Simon, nous savons combien un représentant de l’espèce humaine peinera toujours à rassembler toutes les informations nécessaires à la compréhension d’une situation et sera généralement dans l’impossibilité d’imaginer tous les scénarios en jeu dans la construction du futur. Et ce indépendamment de son intelligence, sa culture ou son expérience.

Ce constat se trouve aggravé par le monde complexe dans lequel nous évoluons. Dans ce contexte, le futur est loin de suivre une courbe linéaire ; il s’écrit plutôt au fur et à mesure des interactions en jeu. Selon la fameuse métaphore de l’effet papillon, un micro-événement très éloigné de la situation en cours peut considérablement en modifier sa trajectoire. Ainsi, en ce moment même, de jeunes entrepreneurs en France travaillent peut-être intensément sur un projet dont les bénéfices vont être balayés dans quelques mois par les recherches d’un Taiwanais dont personne ne connait encore l’existence.
Comment, M. ATTALI, allez-vous consoler ces jeunes gens qui auront peut-être suivi votre méthode ? En expliquant qu’elle ne marche pas à chaque fois ?
Soyons sérieux, la question n’est pas de prévoir l’avenir, mais d’en être acteur. La question n’est pas d’imaginer les opportunités possibles, mais de les saisir au passage. La question n’est pas non plus de regarder notre passé pour tenter d’y lire le futur, mais d’observer notre environnement pour détecter les signaux faibles et une vision globale de la situation.

Quant au futur, laissons aux diseuses de bonne aventure (économistes ou pas) le soin de nous distraire quelques instants avec ces perspectives inconnues avant de reprendre notre marche en avant.

Pas convaincu(e) ?
Attardez-vous sur « décider dans un monde complexe », publié aux éditions maxima. Vous ne serez rien du futur – promis, juré —, mais vous aurez une meilleure idée de la façon de l’aborder sereinement.