Quand les pilotes d’avion redeviennent de simples Homo Sapiens…

AirlinerS’il y a un endroit où peut se sentir en sécurité pour voyager, c’est bien dans un avion de ligne (européen). De la maintenance aux consignes de sécurité, en passant par la formation des pilotes, tout est fait pour que le facteur x ne s’exprime que de manière exceptionnelle. De tous ces paramètres, le facteur humain reste cependant le plus problématique et beaucoup rêvent de remiser au placard les pilotes de ligne à mesure que la machine devient capable de s’autoréguler. Ce serait pourtant mettre de côté la remarquable capacité d’adaptation de ces pilotes : une panne, une mauvaise condition météo ou les deux à la fois et voilà nos hommes et femmes « habillés beaux » capables, dans une maitrise émotionnelle au-delà de la norme, de choisir la bonne séquence de procédures à suivre.

Pourtant, cet ordinaire extraordinaire pour le commun des mortels s’arrête au sas d’entrée de la cabine. Une fois sur le plancher des vaches, ces hommes et femmes au sommet de la chaine sociale redeviennent de simples Homo Sapiens rapidement stressés par la perte potentielle de ressources. Ce concept psychologique – aussi appelé aversion à la perte par le prix Nobel d’économie Daniel Kanheman – nous place face à notre animalité, ou pour le moins, notre nature d’espèce vivante.

L’actualité vient de nous fournir deux intéressantes démonstrations du comportement de pilotes face à une situation de perte, qu’elle soit avérée ou supposée.

D’un côté, nous sommes témoins des agissements des pilotes d’Air France depuis plusieurs mois. De l’extérieur, ils paraissent incapables d’imaginer l’idée de la dégradation de leur condition salariale et se comportent comme du personnel non qualifié dans n’importe quelle usine en proie à des difficultés. Leurs comportements montrent qu’ils sont prêts à accepter le risque de la mort de leur entreprise plutôt qu’une perte réduite mais (pour eux) certaines de leur pouvoir d’achat.

De l’autre côté, revenons sur cette exfiltration rocambolesque des pilotes de l’affaire dite « Air Cocaïne » qui ont laissé sur place et – a priori – sans regret deux autres Français soupçonnés dans la même procédure mais ne disposant pas du même entregent. Au-delà des aspects judiciaires et diplomatiques de cette affaire, la justification des évadés relève là aussi de l’aversion à la perte : plutôt prendre le risque d’une évasion que de se voir condamnés à coup sûr à 20 ans de prison en République Dominicaine.

Notons que ces deux exemples montrent les limites de la coopération dans le cadre social. Comme le montre le jeu du « dilemme du prisonnier », lorsqu’une perte lourde se trouve en jeu, il n’est pas réaliste de compter sur des comportements de soutien et de collaboration entre les acteurs en jeu, que ce soit dans une négociation salariale ou un accord moral entre prisonniers.

Évidemment, ce billet n’a pas vocation à stigmatiser les pilotes. Il s’agit simplement de rappeler que face à certaines situations, notre intelligence, notre culture, notre capacité à maitriser nos nerfs, et tout ce qui parait nous rendre différents du règne animal s’effacent pour laisser place à des comportements de nature plus biologique que culturelle.

La perte — en particulier de ressources — fait partie de ces phénomènes qui peuvent rapidement provoquer un stress d’une ampleur telle que nous nous montrons incapables d’une prise de recul ou d’une analyse un peu rationnelle de la situation. De sorte que nous sommes prêts à prendre des risques au-delà du raisonnable pour éloigner ce spectre de la perte (qu’on soit pilote ou pas).

Il est facile (et peut-être un peu rapide) d’y voir les rémanences du comportement de nos ancêtres chasseurs cueilleurs, en permanence soumis à ces questions de maintien de ressources. Après tout, cette vie sauvage a occupé 99 % du temps de notre espèce, il ne serait donc pas stupide d’imaginer que nous continuons à agir selon certains déterminismes en dépit des profonds changements d’environnement.

L’aversion à la perte ne représente qu’une des nombreuses influences biologiques qui peuvent polluer notre quotidien de décideur. Si vous voulez en apprendre plus sur ces dernières, plongez-vous dans l’ouvrage « décider dans un monde complexe », édité chez Maxima.